Martin Luminet

Martin Luminet
Pays
France
Instrument
Chanteur

Tout a basculé quand il a décidé d’ôter son gilet de sauvetage. Ne plus se donner le beau rôle, ne plus capitaliser sur sa bienveillance naturelle, ne plus se retrancher derrière cette politesse révenante, ne plus chercher à être le meilleur pote de ses potes ou l’amoureux idéal. Oser le lâcher-prise existentiel, la confrontation intime, la violence intérieure. On n’appelle pas un premier EP MONSTRE si on n’a pas le courage d’aller racler le fond de son être.

Dans le morceau d’ouverture, Magnifique : « C’est moi le roi / Du plagiat / Oui je copie sans cesse / Le garçon / Que je ne suis pas », Martin Luminet, interdit de détournement et de maquillage, confesse une décharge d’urgences à régler. Ce n’est pas commun de se présenter en faisant défiler failles, défauts et petites lâchetés. Chez cet artiste à l’apparence bien sous tous rapports, les mots au  cordeau, à fleur de peau, tachychardent. A l’évidence, il se joue chez Martin Luminet quelque chose d’important, d’essentiel, de viscéral. Pourquoi cet abandon sans filtre ? Pourquoi cette soudaine colère grondante ? Parce qu’il lui a fallu du temps pour prendre le pouvoir sur sa propre vie.

D’abord, déconstruire pour entamer la dynamique de sa construction (thématique percée dans le titre Amour). Ensuite, digérer son héritage, son éducation, ses modèles. Enfin, assumer sans ciller d’être une sortie de route.

Il a grandi à Lyon dans un milieu taiseux au sein duquel les émotions n’entraient pas dans la danse. Enfance sans remous. Aucun fait notoire, hormis un attrait déjà prégnant pour le cinéma et le décloisonnement des arts. Sur le livret de famille, une destinée gravée dans le marbre : reprendre la chocolaterie de son grand-père, devenue une institution dans la ville des Lumières. Un métier passion. Pas le sien. Il s’y oppose comme il enverra valser ses études de sciences politiques au détriment de l’École Nationale de Musique et d’Arts Dramatiques de Villeurbanne.

Martin Luminet ne cherche pas de coupable : il ne subira pas la traversée de son existence. Plutôt qu’une plongée en sous-marin, il a avancé par paliers, testé, navigué à vue, livré ses évolutions, ses remises en question, ses mutations. Il y a eu Les Trois Baudets, il y a eu aussi le précieux dispositif d’accompagnement du Chantier des Francos et, dans le même élan, un passage très remarqué lors de la dernière édition (réinventée) des Francofolies de La Rochelle.

Une bande-annonce accrocheuse avant la projection du film. Et enfin MONSTRE, comme un accès à une authenticité personnelle autant qu’à la beauté. Un premier EP qui en cinq titres, définit une humeur à la fois batailleuse et fervente, honnête et inquiète. Habité par le refus des faux-semblants, Martin Luminet fait planer sa lucidité couperet. Cru parfois, cash souvent, percutant toujours. Spoken word impavide et mélodique. Refrains qui ont la belle récurrence de décoller à la verticale. Il parle de perte et de « pleurer en dansant » le temps d’une Vodkaromance. S’offre un duel sans merci avec son Coeur, considéré ici comme un organe de trahison (Mon coeur et moi ça ne marche pas droit / Je sais pas pourquoi on ne s’entend plus, on ne s’entend pas / Mon coeur est un truc périmé / Mon coeur est bien mal baisé…). Y entendre là une tension contenue, une électro cinématographique et cinglante, un télescopage entre le Biolay de À l’origine et la noirceur viciée d’Odezenne.

Ces chansons-là ne sont pas seulement des vecteurs d’ego trip mais des adresses. L’auteur-compositeur-interprète (et réalisateur de ses clips, eux aussi baignés d’un esthétisme incisif) a une conscience particulièrement aiguë de l’autre. Il embrasse ainsi un « nous » générationnel pour transfuser la lente agonie d’un Monde responsable de son propre infarctus. C’est un appel au sursaut et à ne pas courber l’échine. C’est une nouvelle guerre à mener, ensemble. L’uppercut salvateur d’un garçon à la sensibilité exacerbée qui a l’élégance de vibrer par le collectif.